La drogue au travail: le nouveau dopage ordinaire
Cocaïne, cannabis, ecstasy… Longtemps l’apanage des élites, les stupéfiants gagnent tous les métiers. Une démocratisation qui révèle le profond malaise du monde du travail.
Des cuisines des restaurants aux open spaces : comment la drogue s’est banalisée au travail, jusqu’à devenir un moyen de tenir la cadence.
Cocaïne, cannabis, ecstasy… Longtemps l’apanage des élites, les stupéfiants gagnent tous les métiers. Une démocratisation qui révèle le profond malaise du monde du travail.
Dans l’imaginaire collectif, la cocaïne a longtemps évoqué les excès d’une petite élite, composée de traders, d’artistes et de jeunes gens bien nés en mal de sensations. Elle a, aujourd’hui, largement débordé ce petit monde de privilégiés. On la consomme aussi bien dans la chaleur des cuisines et la poussière des chantiers, que sous les néons des open spaces. À l’ivresse mondaine s’est ajouté le dopage ordinaire : celui qui permet d’aller plus loin, plus vite, ou simplement de tenir la cadence. L’entreprise n’est pas une bulle : elle reflète une société où la consommation de drogues s’est démocratisée.
En 2023, 1,1 million de personnes ont consommé de la cocaïne dans l’année, selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Près d’un adulte sur dix l’a déjà essayée, contre 5,6 % en 2017. Le cannabis a, lui, été goûté par un adulte sur deux. Et, hors cannabis, l’expérimentation des drogues illicites, cocaïne et MDMA en tête, a progressé de 50 % en six ans.
Sur le web : "Je me suis fait virer de chantiers" : David, 52 ans, a consommé de la drogue au travail pendant des années
La France, terreau fertile
Première explication : le boom de l’offre. Inondé de poudre colombienne, le marché français est désormais aux mains de narcotrafiquants toujours mieux organisés, qui livrent la marchandise sur simple commande Telegram, à domicile, voire sur le lieu de travail, façon « Uber shit ».
Cette abondance tire les prix vers le bas : le gramme de cocaïne est passé de 80 euros en 2000 à 66 euros en 2023. Si les drogues ont inondé l’Hexagone, c’est aussi qu’elles ont trouvé un terreau fertile. Crise économique, désenchantement à l’égard du politique et des syndicats, recul du cadre religieux… : face à un monde incertain, les Français se sentent plus seuls et désemparés.
Pour « tenir », les habitudes ont muté. Certes, le pays boit moins et c’est une victoire de la prévention. Mais le verre au bistrot ou le repas de famille sans fin relevaient du rite social ; la ligne sniffée dans les toilettes au bureau obéit, elle, à une démarche intime et utilitariste. Déjà l’une des plus grosses consommatrices de médicaments psychotropes d’Europe, la France s’est tournée d’autant plus naturellement vers les paradis artificiels.
Une société en perte de repères
Ce glissement utilitariste trouve son principal moteur dans le monde du travail. Face à l’intensification des cadences et à l’injonction de la performance, la drogue s’est dépouillée de son aura festive pour devenir un simple outil de survie. « Les salariés utilisent ces produits pour se conformer aux normes attendues en entreprise. Il faut tenir un rythme qui n’est pas toujours perçu comme subi. Le produit est alors une sorte d’adjuvant chimique », souligne le sociologue Renaud Crespin, coauteur de Se doper pour travailler, aux Éditions Érès, 2017.
Heureusement, le mur du déni commence à se fissurer. Rattrapées par les signaux d’alerte (burn-out, dérapages…), les entreprises commencent à prendre la mesure du phénomène, même si la riposte reste balbutiante. Démunies, les directions oscillent entre silence gêné et sanction brutale, preuve qu’elles sont encore loin d’avoir pris la pleine mesure du problème.
Mais le procès exclusif de l’employeur a ses limites. Si le monde du travail doit impérativement faire son introspection, il ne pourra pas résoudre à lui seul une fuite en avant qui le déborde, symptôme d’une société en perte de repères.
Article paru dans Challenges Magazine